Chapitre XVII - Sanctuaires
01/02/2016 15:23 par Lylhou
L’après-midi de notre troisième jour de marche dans la Forêt Noire touche à sa fin.
Et nous sommes en retard...
La pluie tombe drue et nous rappelle que l’été arrive à son terme. La veille, nous avions encore pu éviter le gros des précipitations, mais ces dernières sont devenues tellement importante que la frondaison haute des conifères ne nous est plus d’aucune protection.
Nous sommes tous trempé jusqu’aux os. Ma cape de rôdeur, même si elle est imperméable, ne protège pas des fourrées humides qui imbibent mes vêtements lorsque je les traverse. Bon, en tant qu’ondine, je vous avoue que toute cette eau est pour moi une véritable bénédiction. J’aime être mouillé, de la tête au pied, même si le poids des habits est quand même plutôt handicapant. Eridan, protégé par sa cape d’aventurier plutôt vielle, est également trempé, mais lui, subit ce poids supplémentaire sur son équipement comme un fardeau de plus sur ses épaules. Il a le regard bas, perdu dans ses pensées. Okamy, quant à elle, m’étonne une fois de plus. Sous ses vêtements courts, digne d’une grande saison d’été, elle ne semble nullement gêné d’être mouillée. J’ai même la drôle impression que l’eau ne faisait que ruisseler sur elle.
Au détour d’un tronc aussi large qu’une maison, je pose ma main dessus et attend une réponse. Un terrible vent froid me souffle alors au visage et je grimace. Fichu Hu’omre…
Après de longues heures de recherche, nous n’avions toujours pas trouvé d’arbre qui semblait en mesure de vouloir de nous pour la nuit. Et le temps commence à presser.
La soleille est couchée depuis une vingtaine de minutes déjà et il nous faut absolument trouver un abri avant que les ombres de la forêt ne libèrent sur nous toutes les cochonneries qu’elles abritent.
Je serre les dents en accélérant le pas et en sommant mes camarades d’en faire autant. Pour la première fois depuis le début de notre voyage, je ne suis pas rassuré et commence sérieusement à m’inquiéter. Mon visage grave, qui trahit mon angoisse, n’a de plus rien pour rassurer mes compagnons.
Arachis, pour qui la pluie n’est rien d’autre qu’un petit rafraichissement, me devance alors et me fait signe de la suivre sans dire mot, Splin’ter sur son dos. Le chat, bien qu’agrippé de toutes ses griffes, et recroquevillé et emmitouflé dans son pelage angora tout gonflé. Pour lui, la pluie n’est pas son fort non plus. En même temps, en tant que créature du Feu, comme Eridan, il est normal qu’il porte la pluie en aversion.
Nous bifurquons rapidement vers l’ouest et nous parcourons deux ou trois kilomètres en petites foulées. Éridan commence à fatiguer. Son souffle roque forme, entre les arbres noirs et tordus, un écho sourd qui semble signaler notre position à tous les prédateurs à la ronde. Okamy est juste derrière moi. Essoufflée elle aussi, elle semble cependant encore en mesure d’enchainer les kilomètres. Elle voyage léger, elle, contrairement au guerrier, et est moins ralentit par les effets indésirables du temps.
Derrière nous, des gloussements sourds se font tout à coup entendre.
Mes yeux se froncent. Malgré mes capacités de nyctalopie, je ne distingue pas grand-chose entre les fourrés humides et noyés. Seules des ombres, se dessinant parmi les arbres, escortent la forme massive de ma sœur que je me force à focaliser pour ne pas la perdre de vue. Il ne faut vraiment pas tarder et j’espère de tout cœur qu’Arachis sait ce qu’elle fait…
J’aurai dû m’arrêter plutôt ! Baqua que je suis !
Les bruissements sinistres qui nous suivent se rapprochent peu à peu et se transforment en craquements et en vrombissements. La panique gagne mes compagnons qui accélèrent le pas. Eridan me dépasse, une lueur malsaine dans les yeux. Je sors discrètement mon arc.
- Allez encore un effort ! crache la voix profonde d’Arachis devant nous.
Nous pressons encore l’allure.
De nouveaux cris résonnent. Plus nombreux maintenant. Sur notre gauche. Sur notre droite. Ils semblent vouloir nous encercler. Sueur. Souffle court. Cœur qui cogne dans ma poitrine et résonne dans mes tempes. Je sens l’acide lactique me brûler les cuisses.
Je croise le regard de la séraphin. D’habitude si calme, elle est apeurée. Alors qu’elle cherche sans doute du réconfort dans mes yeux, elle ne peut y lire, à mon grand regret, que de la peur.
Les cris retentissent à nouveau, à quelques mètres derrière nous. Terriblement proche. J’ai la cruelle sensation de sentir leurs souffles chauds et puants sur ma nuque.
La silhouette bondissante de ma sœur a disparu. Eridan n’est plus qu’une ombre parmi les ombres et je perds, lentement mais surement, du terrain.
Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Je me sens terriblement faible. Okamy est encore derrière moi, à quelques mètres seulement. Je peine à faire de grandes enjambées. Je peine à tenir encore mon arc.
Tout à coup, je comprends. Je m’arrête et regarde mes jambes et mes bras.
- Par Tain !
Je jure fort et arrache la sangsue noire et grosse comme mon poing qui est accrochée à mon mollet. Saloperie ! Ces sangsues sont des pompes à sang mortelles, capable de vider un homme de forte stature en quelques minutes seulement. J’ai de la chance de n’avoir était mordu que par une seule. Alors qu’un filet de sang dégouline de mon collant, maintenant déchiré, je me sens de suite mieux.
Je me retourne alors et aperçois Okamy qui semble elle aussi luter pour faire un pas de plus. J’accours auprès d’elle et inspecte minutieusement ses jambes et ses bras. Je trouve alors une sangsue et je la lui arrache d’un coup sec. La séraphin étouffe un cri de surprise et de douleur, puis elle me remercie d’un regard fatigué.
- Viens vite ! claquè-je en lui prenant la main.
Sans même me rendre compte que je venais de la tutoyer, je me remets à courir. Je sens la mage de l’eau un peu plus vive mais elle me suit avec quand même un peu de difficulté.
J’ai perdu ma sœur de vue. Je ne peux que suivre les larges traces qu’elle a laissé dans les fourrée. Branches cassées, empreintes de pattes dans le sol boueux, écorchure sur les troncs. Elle a tout fait pour que je puisse la suivre.
Toujours main dans la main avec la femme-oiseau, je remercie mon araignée mentalement en continuant d’accélérer. Les cris et les vrombissements sont toujours autour de nous et semblent encore se rapprocher. Je les soupçonne cependant d’attendre que nous tombions de fatigue avant de passer à l’attaque, ce qui me laisse donc encore un peu de temps.
Devant moi, au-delà d’un mur de plantes épaisses et épineuses, j’entraperçois un mince rayon de lumière.
- Nous y sommes ! criè-je en accélérant le pas.
Je franchis le buisson en passant au travers et en me protégeant le visage avec mes bras. Je tombe alors sur un tapis d’herbe trempée et éclairé par la lueur douce de la lune blanche. Alors que je me relève, le souffle coupé (enfin, pour le peu qu’il m’en reste) je m’aperçois avec horreur que, pour me protéger le visage, j’avais lâché sa main.
- Okamy ?
Les yeux écarquillés, les quelques secondes qui s’écoulent me semblent interminable.
Elle était juste derrière moi ! Pourquoi l’ai-je lâché ?
Je reprends en main mon arc et encoche rapidement une flèche en me relevant, prête à fondre dans les ténèbres.
- Okamy ! hurlè-je.
La terreur me broie les tripes. Mais malgré cette peur qui me brûle les entrailles, je m’élance. Pourquoi ? À cet instant, je ne saurai le dire…
Alors que j’allais pénétrer dans la forêt aussi noire qu’un abîme sans fond, à travers le rideau de pluie, la prêtresse entre enfin dans la clairière.
Mon cœur s’arrête, et je m’écroule, genou à terre. Je crois que le soupir de soulagement que je lâche à ce moment résonne tellement fort dans toute la forêt, que Xan’thane aurait pu l’entendre aux portes de Lass’Arbora.
Relevant la tête, je croise le regard de la mage qui me sourit. Malgré la sueur, la poussière et les gouttes de pluies qui perlent sur son visage, je suis totalement subjugué par sa grâce. Elle est là, devant moi, essoufflée, mais me dominant de toute sa hauteur et de toute sa prestance. Baignée dans la lueur blanche de Séléni, elle semble immortelle, égale à un dieu. Face à elle, moi, je me sens minuscule, ridicule, comme la jeune fille des champs qui aperçoit pour la première fois la princesse de son royaume.
Alors que le temps s’est arrêté autour de moi, je me rends tout à coup compte du silence qui nous entoure. La pluie s’est arrêtée… La clairière est plongé dans la lumière éclatante de Séléni, qui brille seule dans le ciel étoilé et dégagé.
Je me retourne lentement et vois Arachis, étonnamment calme, qui me regarde, assisse sur ses pattes velues. Splin’ter est sur son dos, en train de se lécher les poils, et Éridan me regarde debout, semblant me juger du regard.
Je me sens honteuse… Moi, la Rôdeuse de la Mer et du Feu, j’ai faillis perdre un compagnon de voyage par ma faute…
La tension qui m’écrase les épaules s’évanouit tout comme ma peur. Les cris qui nous suivaient, il y avait à peine quelques secondes encore, se sont subitement éteints.
- Nous sommes à l’abri pour la nuit, me dit ma sœur aranéide. Vous pouvez remercier La Blanche, qui a chassé sa sœur maléfique pour ce soir…
Je regarde autour de moi, toujours courber sur mes genoux en respirant à grande lampée.
Nous sommes dans une clairière où trône en son centre un rond de terre battue encerclé de colonnes de pierres, dont les ombres tailladent l’herbe humide. Au centre de ses colonnes gît une statue qui ressemble à un loup vaguement sculpté dans un rocher.
- Nous sommes dans un sanctuaire de Calcination, érigeait par les premiers empires myrmes et protégés par une puissante magie, m’explique l’araignée. Aucun vampire ne peut nous atteindre ici.
- Je ne connais pas cet endroit… soufflè-je en me relevant avec difficulté.
La tarenkas me fait son plus beau sourire carnassier, semblant jubiler d’avoir (encore) un coup d’avance sur moi.
- Je connais encore bien plus de chose et de lieux que tu le connaîtras jamais, ma très chère sœur.
- Et tu ne pouvais pas le dire avant ? crachè-je. On c’est faire avoir par des sangsues ! Okamy a failli y rester ! Mais par Tain ! Qu’est-ce que tu as dans le crâne !
- Tu as voulu mener la danse, alors je t’ai laissé danser…
Bien… Au moins, je sais qu’elle m’en veut encore pour l’autre soir…
Et même si cela me faisait mal de l’admettre, elle avait cruellement raison… Je n’ai pas assuré ce soir. J’ai trop tardé et je me suis fait avoir comme une bleue par une sangsue. Toujours éviter les fougères de rose ! Ces fougères, qui poussent en touffe évasée, recueillent toute l’eau des pluies et des rosées matinales en son sein. Dans ces nids douillets, les sangsues attendent qu’un animal passe à leurs portées ou ne mettent le pied dedans pour leur sauter dessus. Vous seriez d’ailleurs étonné de savoir jusqu’où une sangsue affamé peut sauter pour trouver une proie. Baqua que je suis !
Je secoue la tête et me calme. Nous sommes quand même en vie grâce à Arachis. Et même si je n’ai pas fini d’entendre parler de cette soirée, je n’ai pas le droit de lui en vouloir non plus.
- Et que fait un sanctuaire inconnu de Calcination ici ? commençè-je alors d’une voix calme pour briser le silence qui venait de s’installer.
- Ce que font tous les sanctuaires. Ils protègent les voyageurs insouciants comme toi des dangers de notre monde...
Je secoue la tête en serrant les dents.
- La Sapine était déjà une terre d’ombre du temps des myrmes, belette. Il existe quatre sanctuaires comme celui-là dans toute la forêt. Un à chaque point cardinal et chacun voué à un Esprit Primordial. Ils sont bien cachés, et maintenant connu seulement des plus anciens aînés. La grande majorité des secrets des myrmes ont disparu avec eux, à mon grand regret.
L’araignée marque une petite pause, comme pour savourer encore sa victoire. Je fronce les sourcils et elle reprend :
- Ici, nous sommes dans le sanctuaire de Calcination, la Louve Ardente. Faites attention à vous, ce soir. Car bien que nous soyons à l’abri des vampires et de la pluie, vous ne l’êtes pas contre le batifolage ! Ici, un cœur un peu trop tendre peut rapidement fondre…
Un rire gras et démoniaque sort alors de sa gorge poilue.
Je te déteste…
Encyclopédie des Savoirs Anciens : La Sapine, la Forêt Noire
01/02/2016 15:22 par Lylhou
La Sapine est une forêt de conifères qui occupe la majeure partie nord, nord-ouest du Mitan Central. Elle est réputée pour son bois d’une qualité exceptionnelle et pour ses arbres dont les hauteurs peuvent dépasser les plus hautes tours de Pic-Neige et dont les troncs peuvent faire plusieurs dizaine de mètres de circonférence. Sa frondaison est si haute que la lumière de la Mère Soleille parvient difficilement à toucher le sol, si bien que cette forêt est communément surnommée « la Forêt Noire ». Mass’Kiria, la Cité de Pierre, est bâtie dans une vallée qui borde ces bois, aux nombreuses légendes.
La Sapine est une contrée dangereuse. La plupart des voyageurs qui osent la braver, et ils sont peu nombreux, dorment en hauteur, dans les arbres. Mais ils doivent être prudents, car les accidents sont nombreux. Dévisser d’une branche durant son sommeil est malheureusement un accident très courant, mais également souvent mortel. Ces accidents arrivent parfois même alors que leurs victimes sont assurées par des cordes. Certains rôdeurs et druides affirment que ce sont les arbres eux-mêmes qui les font chuter, rongeant parfois les cordes avec leurs écorces ou en faisant appel aux rongeurs des environs. Selon ces aventuriers fortement lié à la Terre, la grande majorité des arbres de La Sapine, qui ont l’âge du monde, sont corrompus et noirs de cœurs. Dangereux ils doivent être évité à tout prix, et si un voyageur doit passer la nuit dans la forêt, il doit absolument trouver un arbre qui accepte de l’accueillir dans ses branchages, sous peine d’être rejeté voir même tuer par ce dernier. Les capacités de perception extraordinaire des rôdeurs et des druides avec les arbres, capacités qui dépassent l’entendement des plus grands érudits, font qu’ils sont les plus à même de déterminer si un arbre est prêt à les accepter pour la nuit ou non.
La Sapine accueille aussi nombre de ténébreux en ses feuillages obscurs. Il s’agit sans doute de l’une des régions les plus envahies par ses sombres bêtes, après les Pics Déchiquetés. Plusieurs hypothèses à ce sujet expliquent cette forte population. La première étant que Dra’Kin lui-même aurait envahi la forêt avec ses vampires. La seconde, plus plausible, du moins aux yeux de la majorité des Maître du Savoir dont je fais moi-même partie, est que le climat rude et sombre de la forêt en fait un repaire de prédilection pour ses créatures qui n’aiment pas la lumière du jour. Quelle que soit la raison de cette concentration de sombres bêtes et d’arbres dangereux, La Sapine est une région évitée. Il est rare que des aventuriers, même les plus chevronnés, ne s’y aventurent, la plupart d’entre eux préférant souvent faire de long détour plutôt que de la traverser.
Depuis quelques années, plusieurs rumeurs courent sur l’avancée des Ténèbres dans la forêt. Les villes comme Lass’Arbora ou Mass’Kiria, étant très proche de La Sapine, sont très inquiète quand à cette avancée et elles mènent de nombreuses missions, par le biais de leur guilde, pour essayer d’en comprendre les causes.
Par sieur Daraiden, Maître du Savoir de Mass’Hillia
Chapitre XVI - La Sapine
24/01/2016 13:24 par Lylhou
Ça y est. Nous quittons enfin la civilisation pour pénétrer dans La Sapine et ses sentiers sombres et peu connus (enfin, peu connu du commun des mortels, mais parfaitement connu de ma sœur et moi).
Alors que nous nous engouffrons sous les frondaisons obscures de la forêt, je sens mon cœur ralentir et battre plus régulièrement et plus fort, se mettant ainsi au diapason avec la terre que je foule. Cette sensation de communion avec la nature me donne de la force et me fend le visage d’un large sourire.
Un regard discret en arrière, me ramène dans la réalité et me rappelle que mes compagnons de route sont loin d’être aussi à l’aise que moi dans cet environnement hostile et peu accueillant. Ils regardent, les yeux hagards, les arbres autour d’eux, à la fois fascinés et terrifiés par leurs incommensurables grandeurs et leurs ténébreuses couleurs.
Nous encerclant et, à perte de vue, les fûts hiératiques des conifères géants éperonnent le ciel. D’un élan gigantesque, ils atteignent des hauteurs qui fatiguent le regard. Tels les piliers d’une immense cathédrale sylvestre, ils forment un sombre royaume où la cime des arbres, à cent mètres au-dessus du sol, ne laisse passer que peu de clarté. Seul, quelques rayons égarées, sortes de faisceaux lumineux, percent ce temple dont l’atmosphère, d’un vert océanique, baigne dans une aura moite et oppressante.
Dans cette forêt ancestrale, nous avançons à bonne allure, malgré la pluie qui bat légèrement. Protégé par les épaisses frondaisons des arbres biscornus que nous côtoyons, elle ne nous ralentit pas encore. Les sentiers que nous empruntons (et qui sont principalement utilisé par les chasseurs de Lass’Arbora) sont encore assez bien dessinés et entretenus. Je remarque souvent, dans des troncs morts, sur des écorces épaisses ou gravés sur des pierres, les runes d’orientation qu’utilisent les rôdeurs de la région pour s’orienter et marquer leurs chemins.
- Je n’imaginais pas La Sapine si... oppressante, me dit Okamy en s’assaillant à côté de moi pendant notre pause de midi. Pourtant, quand je l’ai traversé l’année dernière, pour arriver à Mass’Kiria, je n’avais pas ressenti autant de ténèbres…
Je lui souris du coin des lèvres.
- Oui, la noirceur de la forêt s’accentue d’année en année. Les aînés la fuis maintenant et il est rare d’en croisé aujourd’hui. Et encore, dite-vous bien que nous sommes proches de Lass’Arbora. Les arbres au nord sont si hauts et si noirs qu’on ne voit plus la différence entre le jour et la nuit.
Je pose mon regard sur le guerrier qui me fixe avec des yeux interrogateurs en mâchouillant son sni’k .
- Mais rassurez-vous, continuè-je. Nous n’irons pas si loin au nord pour que vous puissiez voir cela. Nous allons avancer sur une centaine de kilomètres, vers le nord-ouest. Nous devrions ainsi arriver dans la Vallée du Guiers dans sept ou huit jours. Nous allons avancer assez vite au départ, mais à partir de demain, les sentiers que nous emprunterons seront plus tortueux, parfois peu praticable, et nous progresserons alors beaucoup moins vite. Par contre, nous ne devrions pas rencontrer de korks pour l’instant. Notre seul souci sera les ténébreux la nuit, mais là encore, aucun d’entre eux n’est vraiment très dangereux pour nous tous.
- Surtout pour moi en fait… ricane ma sœur en se raclant ce qui lui servait de gorge.
Vers la fin d’après-midi, bien que la pluie se soit calmée, la sombre voute sylvestre se fait beaucoup plus inquiétante. Je sens le cœur d’Éridan se serrer. Inutile de lire son regard pour comprendre qu’il est très loin d’être rassuré dans cette atmosphère étouffante. Sa main est en permanence sur la garde de son épée, signe de son malaise. Okamy semble, quant à elle, plus sereine bien que son regard perçant, qui cherche sans arrêt un ennemi invisible, trahit tout de même une certaine appréhension. En même temps, je vous mentirais si je vous disais que je n’avais jamais ressenti cela. La Sapine est ainsi. Froide et sombre. Froide et sombre au point de noircir le cœur des plus vaillants et de ronger l’esprit des plus faibles. Et la première fois que j’ai marché en son sein, je peux vous assurer que j’étais loin de faire la fière.
À travers les quelques rayons de lumière qui parviennent tant bien que mal à transpercer les hautes branches et les nuages un peu moins épais de ce début de soirée, je vois la Mère Soleil décliner et les Lunes Jumelles commencer à se lever. Toutes les deux, ce qui me soulage… La Sapine plongée dans la seule lueur de Silik est un spectacle vraiment effrayant que j’aimerai éviter de faire subir à mes compagnons.
Nous faisons donc halte aux pieds d’un grand pin bleu, dont la circonférence de son tronc doit avoisiner les huitante ou les nonante mètres. Après un petit repas frugal, mais chaud (à cette distance de la ville, nous pouvons encore prendre le risque de faire un feu), nous nous installons parmi ses branches résineuses. Éridan nous dévoile d’ailleurs un certain talent d’acrobate que je ne soupçonnais pas. Une fois dés-engoncé de son armure, il est plutôt souple et agile, le bougre. Je me surprends quelques secondes à le dévorer du regard alors que l’humidité de la forêt ruissellent sur ses bras on ne peut plus saillant. Un regard plissé de ma sœur me fait subitement détourner la tête, dont mes joue on rapidement tourner au rouge tomate.
Le soir venu, une fois tout le monde installé sur les branches du pin, qui sont aussi épaisses qu’un tronc de platane, je me pose quelques minutes et écoute les murmures des arbres que les vents du nord et de l’est m’apportent. La nouvelle de notre expédition n’est pas passée inaperçue et les arbres se relayent déjà l’information. Certains d’entre eux nous invitant à leur protection et d’autres (beaucoup d’autres en fait) nous sommant de quitter la forêt sur le champ, sous peine de mort. Les arbres noirs, que nous, rôdeurs, appelons les Hu’ormes, de La Sapine sont sans doute plus dangereux que les sombres créatures qui y habitent, pour qui n’y faisait pas attention. Cependant, je les connaissais bien et ils ne me faisaient pas peur.
- Vous semblez concentré, me dit Okamy en me sortant de mes pensées.
- Non, j’écoutai juste les vents. Ils sont toujours pleins de bons conseils.
La séraphin me sourit et se pose sur ma branche. Ses ailes resplendissent autant que son visage de reine.
Elle reprend :
- J’ai laissé un message aux aigles messagers, hier avant de partir, pour prévenir nos Maîtres de Guilde respectif. Je leur ai indiqué que notre voyage se déroulait bien et que nous entrions dans La Sapine comme convenu. De ce que j’ai cru comprendre, je ne trouverai pas beaucoup d’oiseaux pour envoyer des nouvelles ici, alors j’ai pris les devants.
- Très bien. Bonne initiative, car vous avez raison. Dans la Forêt Noire, vous ne trouverez que de noir corbeau, généralement pas très coopératif avec les humains. Je connais bien quelques grives bienveillantes, mais elles se font de plus en plus rare. En parlant d’oiseau, je vous conseille d’ailleurs de ne pas trop recourir à vos ailes. Ici, il est plus dangereux de voler que de marcher. Beaucoup de sombres araignées géantes, bien moins sociable qu’Arachis, tissent leurs toiles entre les arbres.
- J’en prends acte. Merci.
Je pose mon regard sur la prêtresse de l’Eau. Dans la pénombre de la lune, son visage rayonne malgré tout et semble couronné d’une divine aura. Alors que mes prunelles caressent la moindre parcelle de ses joues et de son cou, un stridulement retentit sur ma gauche.
- Arachis… murmurè-je en plissant les yeux.
- Quoi ? Navré de foutre en l’air vos ébats langoureux, mais j’viens vous signaler que j’ai tra’pé l’arbre pour la nuit. Bien qu’il soit sympa celui-là, on ne peut pas en dire autant de toutes les saloperies qui trainent à côté.
Je la remercie d’un signe de tête, ne relevant même pas sa remarque désobligeante, alors qu’Okamy se met subitement à rire. Apparemment, notre mage a assez d’humour pour supporter les frasques ironiques de ma sœur.
- Seriez-vous jalouse, Dame Tarenkas ? dit-elle en la regardant avec des yeux de chaton apitoyé.
L’arachnide s’ébroue.
- Non, mais c’est la meilleure celle-là ! riposte-t-elle en bondissant et en disparaissant au-dessus de nous. Contrairement à certaine, je me contre-cogne royalement de vos fesses, Séraphin !
Touché. Je ris alors aux éclats, me joignant ainsi à la femme-oiseau. Nous restons une bonne minute dans une hilarité de jeunes adolescentes et une larme commence à courir sur ma joue alors que je tente de reprendre mon souffle et de me calmer. Je n’oublie pas que dans notre situation, il ne valait mieux pas se faire trop remarquer non plus. Inutile d’attirer à nous tous les ténébreux du coin.
Le silence étant maintenant revenu, la mage prend un air plus solennel et sérieux et tend la main vers moi. Puis, du bout de son doigt, elle décroche délicatement ma petite larme qui venait de glisser aux creux de mes lèvres. Alors qu’un frison me parcours l’échine, elle reprend doucement :
- J’aime beaucoup votre sœur. Vous avez sans doute à vos côtés la meilleure personne qui soit pour vous protéger.
Malgré mon rythme cardiaque qui accélère à rompre, je tente moi aussi de reprendre un air raisonnable.
- Je sais. Je ne suis rien sans elle… Comme elle le dirait elle-même, elle est la lumière qui éclaire mon âme quand j’en ai besoin.
Okamy hoche la tête et me décoche un merveilleux sourire, plein de grâce, mais surtout, empli d’une tristesse sans nom. Je n’ai pas le temps de deviner le pourquoi du comment que la séraphin me salue d’un souffle :
- Bonne nuit, Lylhou.
Elle descend ensuite de la branche en volant lentement vers une autre ramure en contre-bas, où elle se pose avec délicatesse. Je la distingue qui ferme les yeux et je vois, dans la lumière tamisée des deux lunes, une larme perler sur ses joues. Je me pince les lèvres.
Ais-je dis quelque chose qu’il ne fallait pas ? On était pourtant en train de rire. Qu’est ce qui a pu la faire réagir comme cela ? Ma sœur ? Elle l’avait bien évoqué avant de partir, mais pourquoi ?
J’hésite un instant à descendre et à aller la voir. Mais dans la pénombre, enroulée dans ses ailes et dans une petite couverture légère, elle semble maintenant sereine, comme une bébé que l’on vient de coucher. Je n’ose finalement pas aller remuer le couteau dans la plaie. Je chercherai une réponse à mes questions plus tard.
Pourtant, la tristesse que j’ai vue sur son visage angélique semblait solidement ancrée dans son âme, comme un lourd fardeau qu’elle traine depuis des siècles.
Je m’adosse à l’arbre, basculant la tête en arrière. Dans ma poitrine, mon cœur reprend un rythme normal. L’épisode fut cours, mais tellement intense qu’il me semble encore sentir son doigt, délicieusement doux et chaud, sur ma joue. Okamy me trouble décidément beaucoup. J’aurais aimé rester avec elle plus longtemps, sentir sa voix vibrer dans mes oreilles, me lover dans ses bras…
Mais elle avait l’air tellement triste, la pauvre. Aussitôt, les questions se bousculent à nouveau dans ma tête. Je ne comprends pas pourquoi elle avait subitement changé d’attitude. Qu’ai-je pu lui dire ou faire ? À quoi a-t-elle pensé ? Son enfance ? Ses parents ? C’est vrai que je ne connais rien d’elle. Je ne sais pas comment elle est devenue aventurière, ce que sont devenus ses parents, s’ils sont toujours en vie, si elle a des frères et sœurs... La seule chose que je sais, c’est que je la trouve terriblement belle et attirante…
Cependant, dans mon esprit torturé, ce soir-là, aucune réponse à mes questions ne m’apparut car, ce fut le sommeil, qui me trouva en premier.
Encyclopédie des Savoirs Anciens : les Tarenkas, les araignées géantes d?Azamie
24/01/2016 13:23 par Lylhou
Les tarenkas sont les aranéides les plus anciens de Ny’ar. Dotées d’une longévité exceptionnelle, certaines d’entre elles vont jusqu’à dire qu’elles sont même les premiers aranéides enfantés par Neith. La plus vielle tarenkas connue à l’heure actuelle est une matrone, appelé Tarak’esh, qui aurait vraisemblablement entre trois milles et trois mille cinq cents ans.
Les tarenkas sont des araignées chasseresses, qui traquent et tuent leur proie à l’affut (généralement des serpents, des mammifères, mais également des oiseaux ou d’autres insectes géants). Ce sont des prédateurs exceptionnellement fort et vorace, posé sur des pattes puissantes et poilues de couleurs brunes avec des collerettes orangées (ou noires sur les mâles). Elles ont les yeux verts brillant, surtout la nuit, et sont armées d’imposantes chélicères. Le venin des tarenkas n’est pas très virulent comparé à celui d’espèces d’araignée du sud, mais la force de ses aranéides ne vient pas de leur venin, mais de la taille de leurs chélicères. Leurs adversaires sont généralement tués sur le coup en étant transpercé par ses lourdes armes de guerres. Si la force brute ne suffit pas, le venin des tarenkas est de type paralysant.
Il y a un peu moins d’une décennie, aucune autre espèce d’aîné ou d’animaux primitifs n’oser s’approcher du domaine des tarenkas. Leur territoire occupait à cette époque la totalité des jungles d’Azamie, de ses lisières luxuriantes à ses plus profonds marais. Cette domination est en train peu à peu de reculer avec l’arrivée récente de scorpides et de guêpes qui grappillent leur territoire, année après année.
Les tarenkas vivent en solitaire. Tous les cinq ans environ, les mères mettent au monde une dizaine de petits par couvée, qu’elles protègent jusqu’à leur éclosion. Une fois éclot, les petits sont livrés à eux même et se dévorent souvent entre eux et, parfois, si la mère trouve que ses enfants ne sont pas à la hauteur, elle les dévore également. Cet acte cruel fait entièrement partie de leur société qui est bâti sur la loi du plus fort. Ainsi, les nouveaux tarenkas qui survivent à leurs premiers jours sont déjà des individus forts et puissants.
Étant beaucoup moins imposants que les femelles, les mâles tarenkas vivent en groupe de deux ou trois individus, se protégeant ainsi mutuellement. En effet, les mâles ne disposent d’aucun territoire et errent sur celui des matrones en évitant de les croiser hors des périodes de ruts. Dans la société matriarcale des tarenkas, les mâles, étant jugés plus faible que les femelles, ne servent qu’à procréer. Bien qu’ils soient systématiquement rejeter, ils ne sont pas dévorer et jouissent tout de même d’une certaine immunité vis-à-vis d’elles.
Bien que vivant en solitaire, il arrive parfois, contre un ennemi commun ou puissant, que plusieurs mères ne se rassemblent pour s’entraider et régler leur problème. En parallèle à ces regroupement inopinés, tous les trois ans, un grand rassemblement à lieu dans la Clairière aux Araignées, dans le nord de la jungle. Durant ce grand évènement, ou chaque mère de la jungle est conviée (mais aucun mâle), les tarenkas échangent et discutent de l’évolution de leur territoire et de leur société sous l’œil attentif et avisé des anciennes matrones et de Tarake’sh en personne.
Par sieur Daraiden, Maître du Savoir de Mass’Hillia
Chapitre XV - Arachis
10/01/2016 20:26 par Lylhou
Bon, le whar et la mage étant parti, il ne reste plus qu’à attendre ma sœur… Par contre, elle ne semble pas très presser de rappliquer son derch par ici.
Je soupire en grognant, accroché à une branche, tête en bas.
Splin’ter m’avait laissé il y a quelques heures en arrivant ici et il était partit je ne sais où. Et comme il m’avait bien gonflé tout à l’heure, je me foutais bien de l’endroit où il était allé étaler sa psychologie. Baltringue de chat… S’il savait ne serai que le dixième des secrets qui me tourmentent, il ne ferait pas autant le fier…
Nous nous étions donc séparés, le félin et moi, après notre rencontre avec le Seigneur des Cieux. Rencontre qui fut d’ailleurs assez peu intéressante. Thoron’Khor ce fait vieux il semblerait. Je n’ai lu que peur et couardise dans ses yeux, lui qui dans le temps était fier et courageux. Il fut un temps où il aurait lui-même mener la chasse à Shalan’Dra, il ne se serait pas cacher sur son aire en attendant que son baltringue de fils ne fasse tout le boulot.
Shalan’Dra…
Je secoue la tête en soupirant.
Je la croyais plus forte que cela, elle… Cela fait bien longtemps que je n’avais pas entendu parler d’elle, et la dernière fois, elle n’était pas encore serviteur du Seigneur des Ombres… Malgré cela, j’espère que nos chemins se croiseront à nouveau, histoire que je lui rappelle qui est la daronne de qui… Cette idée me fait saliver d’avance.
Mais chaque chose en son temps.
Mes yeux vert brillant se redressent et se posent sur ma sœur. Je me mets alors à écouter d’une oreille distraite les trois ondines qui n’en finissaient pas de blablater.
Lylhou s’enfonce dans sa chaise, souriante d’oreille à oreille.
- Par Tain, qu’est-ce que j’aimerai vous accompagner à Cyrène !
Maureen lui sourit.
- Oui, c’est l’avantage de ne pas être affiliée à une guilde. On peut aller où on veut, quand on veut.
- C’est vrai, rajoute ma sœur. Cependant, la mission que je mène est importante, et pour rien au monde je ne m’en détournerai.
- Rassurez-vous, Lylhou, fille de Vindikaëll, cela n’était pas notre intention.
- Je m’en doute, mes sœurs.
Elle bascule la tête en arrière et regarde le ciel étoilé entre les branchages.
- Oh ! Il est tard ! claque-t-elle en se rendant tout à coup compte de l’heure.
Pas trop tôt, belette…
- Oui, très tard même. Si vous vouliez vous reposer pour demain, c’est raté, rit Naomi en se passant la main dans les cheveux.
- C’est pas vraiment pour la fatigue que je m’inquiète, mais plutôt pour ma sœur… Je la fait beaucoup attendre ces temps-ci, et la patience est loin d’être sa meilleure qualité…
Ça, c’est clair…
- De ce que vous nous en avait raconté, oui, elle a l’air d’être sacrément spéciale, votre sœur.
Voilà qui va devenir intéressant…
- Oui. Pour qui ne la connaît pas, Arachis est un monstre. Elle peut être méchante et cruelle. Mais c’est en fait une aînée forte et loyale. Elle m’a sauvé la vie un nombre incalculable de fois. Elle est puissante. Une véritable machine à tuer, mais le soir, quand je m’apprête à m’endormir, vous pouvez être sûr qu’elle vient se poser à côté de moi pour que je lui gratte la tête et qu’elle en ronronne !
Va falloir que tu t’arrêtes, belette, où ma réputation va en prendre un sacré coup là…
- Elle a l’air de vous être chère, non ?
Elle lui sourit.
- Oui, et vous n’imaginez même pas à quel point. Je crèverai sans elle. Et sans jeu de mots. Je suis assez insouciante et je me retrouve souvent dans des situations dangereuses d’où elle seule peut me sortir. Je lui dois tout. Donc, oui, si je suis séparé d’elle, je n’en survivrai pas. Elle fait partie de moi, de mon âme. Le lien qui nous uni est bien plus que la simple Empathie, l’amitié ou les liens familiaux. Nous sommes liées par le sang, le cœur et l’esprit.
Je hoche la tête. Si seulement tu savais, Lylhou… Si seulement tu savais…
- Bon, allez, il se fait tard, conclu-t-elle. Je vais allez la retrouver. Elle doit sans doute m’attendre dans une des branches au-dessus de nos têtes.
Je souris. Bien deviné.
- A bientôt, Lylhou, nous allons quant à nous aller aux bains pour nous ressourcer et préparer notre départ pour Cyrène. Bonne chance.
Ma sœur se lève alors et se dirige vers l’entrée de l’établissement. J’efface de mon visage le petit sourire que j’affichais encore et reprend mon expression carnassière habituelle avant de descendre à son niveau.
Je me pose sans bruit à côté d’elle.
Elle s’arrête, sans même me regarder, et me sourit tendrement. Cela me fait presque mal au cœur de l’aborder comme cela :
- Tu as été long, grommelè-je.
- Pardonnes-moi. Mais, j’ai rencontré les Sœurs des Eaux ! Et elles sont aussi adorables et belles que ce que les chants des bardes en disent !
- Et qu’avaient-elles à dire à une rôdeuse solitaire ? crachè-je, ma voix dégoulinante de mépris.
- Ne fait pas l’innocente avec moi, Arachis, reprend-elle en me foudroyant du regard. Je rencontre des filles de mon peuple une fois tous les trente-six du mois, ne fait pas comme si tu ne le savais pas.
Je fais la moue. Elle me surine aussitôt d’une voix tranchante :
- Pff, tu m’énerve… Parfois je me demande pourquoi tu restes avec moi si c’est pour toujours me faire la gueule. Si tu voulais allez te pieuter, tu n’avais qu’à y aller ! Inutile de m’attendre si c’est pour me pourrir la vie.
Ces mots résonnent dans la tête comme des hachoirs. Si j’y suis peux être allé un peu fort…
- Je voulais te dire ce que le Seigneur des Cieux m’a raconté avant qu’on parte…, continuè-je. Maintenant, si t’as un problème avec ta mission, osef, j’me casse et on s’revoit demain.
Elle fronce les sourcils. Je connais ce regard. Elle va me dire de m’en aller, comme si cela la rendait plus forte de me tenir tête. Ce qui en soit est exact d’ailleurs, mais elle ne le sait pas encore.
Je maintien mon regard dans le sien. Je la sens bouillir.
Finalement, elle secoue la tête et se détend, attrapant son épaule avec sa main en détournant son visage, comme pour cacher une larme qui commence à perler.
- Parfois, tu me mets hors de moi, me murmure-t-elle d’une voix tremblante. Tu me donne envie de te détester, de te quitter et de te fuir aussi loin que mes jambes pourrais le faire…
Elle relève la tête et me souris tendrement. Malgré ma face indifférente, je peine à rester insensible et, finalement, je lui rends son sourire. Son visage s’illumine aussitôt.
- Je t’aime de tout mon cœur, Arachis… Mais le soir où je rencontre mes cousines, tu n’as pas le droit de venir tout gâcher. Tu n’as rien à prouver à personne ici, nous sommes seules. Inutile de te faire passer pour la méchante. Nous savons aussi bien l’une que l’autre que ce n’est pas le cas.
Je serre les dents. Touché.
- Excuse-moi, ma belle, soufflè-je alors. Je sais que tu regrettes de n’avoir pu connaître la majesté de ton peuple. Et malgré notre lien immuable, je ne remplacerai jamais tes ancêtres disparus, tu sais...
A mon tour, je baisse les yeux, comme si une incroyable peine venait de s’effondrer sur mes épaules, et je tourne les talons. Un voile noir s’abaisse sur moi.
- Arachis, attends…
Je m’arrête. Ma sœur s’agenouille devant moi et pose sa main sur mon crâne. Elle plonge dans mon regard ses deux yeux mauve magnifiques, qui luisent légèrement à la lueur des deux lunes.
- Tu seras toujours ma sœur, quoiqu’il arrive, Arachis. Comme tu me le dis si souvent, nos destins et nos vies sont liés. Je serais toujours à tes côtés, comme tu le seras toujours aux miens pour me sortir de mes mauvais pas, termine-t-elle en me souriant affectueusement du coin des lèvres.
Je lui souris à mon tour et hoche la tête. L’espace d’une seconde je ronronne et Lylhou enlève sa main de ma tête après m’avoir ébouriffé comme une mère le ferait avec son petit garnement après une bêtise.
- Je serais toujours là pour toi, Lylhou. Tu es la lumière qui vient éclairer mon âme quand j’en ai besoin.
Elle me serre dans ses bras, puis reprend, d’un murmure en se relevant :
- Allez, je vais aller me coucher. Bonne nuit, ma très chère sœur.
- Bonne nuit, Lylhou.
Je la regarde entrer dans l’établissement, interdit aux aînés de mon acabit, puis je bondis et saute dans les branchages au-dessus de ma tête.
Je finis par me flanquer sur une grosse branche et me laisse choir. Mes pattes velues pendent dans le vide et se laisse balloter par la petite brise qui me fait frissonner. L’air du soir est frais.
C’est dans cette position incongrue, et totalement plongé dans mes pensées, que j’entendis une voix qui me fit sortir de ma rêvasserie.
- Il faudra un jour lui dire la vérité…
Encore lui ? Je serre les crocs…
- Par pitié, arrête de me les briser ou je te jure que je vais finir par te bouffer, Matou de brin.
Ce dernier atterrit juste devant ma gueule. Il s’assoit et me regarde de haut, la tête légèrement penché sur le côté, comme s’il me jaugeait. Vu de cette manière, le félin me parait rayonner d’un certain charisme que je ne peux pas ignorer.
Mais pas de blague. Un chat ? Sérieux ? Qui s’imagine plus puissant que moi, voilà qui est bien drôle.
Je me redresse et le domine alors de toute ma hauteur. Les oreilles plaquées en arrière, il voit mon ombre grandir, jusqu’à l’engloutir dans les ténèbres. Il sent le poids accablant de mon aura lui écraser les épaules. Alors que les lunes s’éclipsent derrière un nuage sombre balayé d’un cruel vent froid, seuls mes yeux vibrant d’une lueur malsaine ne luisent dans cette atmosphère étouffante, comme si le temps lui-même m’obéissait.
- Tu veux vraiment jouer à qui a la plus grosse, Matou ?
Il me sourit d’une babine. Même s’il ne le montre pas (et je lui tire mon chapeau pour cela), il transpire de peur. Je la sens chuinter par tous les pores de ses poils angoras.
- Non, je ne joue pas aux jeux où je sais que je vais perdre. Je ne suis pas fou…
Aussitôt, je me rabaisse et reprend une posture moins dominante. Les Lunes Jumelles ressortent aussitôt de derrière leur nuage et éclaire mon visage qui affiche un rayonnant sourire carnassier.
- Bien, voilà qui est fait, gloussè-je. Maintenant, donne-moi une bonne raison de ne pas d’envoyer bouler, Petit Félin.
- Je n’ai aucune bonne raison. Je m’inquiète juste à ton sujet, Arachis.
- Tu m’en diras tant.
- Comme je te l’ai déjà dit, je ne suis pas ton ennemi ici. Il serait peut-être temps que tu t’y fasses et que tu l’accepte.
- Rassure-toi, Boule de Poil. Je sais très bien que tu n’es pas mon ennemi, car si c’était le cas, tu serais déjà mort.
Il hausse les épaules.
- Allez crache le morceau maintenant, pourquoi tu viens me casser les glandes ce soir ?
- Pour rien, comme je te l’ai dit, je me fais du souci. Je ne sais toujours pas ce que tu caches, ni pourquoi, mais il est sans doute temps que ta sœur apprennent la vérité. Regarde-toi, assise dans l'ombre, à la seule lueur de tes mensonges, tu ne pourras pas vivre éternellement dans de tels simulacres. Qui que tu sois, personne ne le peut. Ton âme finira taché et écrasée par tant de noirceur.
Je lui lance un regard foudroyant. Je serre les dents et je me retiens de ne pas le broyer sous mes pattes pour son audace (ou son inconscience, je ne sais pas).
- Écoute moi bien, Chat de Malheur, grondè-je. Ne fait plus jamais allusion à cela. Quand je dis que je peux te prendre les quatre vies qu’il te reste en claquant des doigts, ne me prends pas à la légère !
Le félin ravise immédiatement son sourire et fronce les sourcils. Je lis dans ses yeux aux pupilles rondes que je venais de toucher un point sensible. Les félins détestent aborder le sujet du nombre de leurs vies restantes. Et vu son silence presque pesant, je suis presque sûr qu’il se demande comment j’ai vu juste quant au nombre qui lui en reste.
- Bien, bien, comme il te plaira, finit-il par reprendre. Mais taire ton secret ne changera rien. Un jour ou l’autre, elle découvrira la vérité.
- Un jour, elle sera assez forte pour entendre la vérité, répliquè-je. Pour l’instant, je me contente de la protéger, le reste m’ai totalement égal. Maintenant, casses-toi, Matou…
Splin’ter descendit sans se faire prier. Je le regarde faire avec un pincement au cœur. Décidément, ce soir, je pousse le bouchon un peu loin. Mais je n’ai pas le choix. Dans la vie, il faut souvent faire des sacrifices pour arriver à ses fins. Et mon sacrifice est de me murer derrière la cruauté de manière à ne pas laisser transparaitre mes sentiments et, surtout, mes motivations. Si je suis un jour découvert, je ne pourrais pas gérer leur réaction. Impossible de savoir ce qu’ils feraient si cela adviendrait, mais la plupart des humains deviendraient simplement fou. Leur esprit n’est pas encore prêt à voir certaine chose. Ils sont trop jeunes. Comme la plupart des aînés d’ailleurs. Mais je sens que cela va bientôt changer. Je le sens dans la terre elle-même. Le monde va bientôt connaître un sombre tournant, et je dois faire tout ce qui est en mon pouvoir pour protéger ma sœur du chaos qui arrive.
Je secoue la tête alors que le chat disparaît dans l’auberge, en passant par une fenêtre restée ouverte.
- Désolé, Splin’ter… murmurè-je pour moi-même en me laissant à nouveau choir comme une loque sur la grosse branche où j’étais perché.
Cjhapitre XIV - Eridan
10/01/2016 20:21 par Lylhou
Je regarde la mage de l’Eau monter les escaliers qui mènent à sa chambre, et mes yeux de braise ne se détachèrent de son corps qu’une fois qu’elle eut disparut à l’étage.
Il y avait quelques chose de fascinant chez cette séraphin. Autant, je n’avais jamais rencontré d’ondine avant Lylhou, autant, des séraphins j’en avais fréquenté beaucoup. Vraiment beaucoup d’ailleurs… Ce sont des femmes magnifiques pour la plupart. Des yeux perçants, un corps de rêve, fin et svelte, des poitrines fermes et une peau terriblement douce, comme le duvet d’un oisillon.
Beaucoup de mes aventures d’un soir se sont terminées dans les bras d’une séraphin lorsque j’étais encore Capitaine de Centurie. Des reines en puissances, ces femmes là, mais avec un caractère de chien… À croire que chez elles, l’orgueil et la désinvolture sont les piliers de leurs éducations. Très difficile à vivre. Tellement difficile que vous croiserez rarement des séraphins en couple avec une autre race. Elles nous prennent tellement de haut, nous, les humains sans ailes, que pour eux, ce mettre en couple avec nous est à la limite de la déchéance. Non, elles préfèrent profiter de leur soirée et pouf, elles disparaissent le lendemain, souvent en passant par la fenêtre, ne vous laissant qu’une ou deux plumes à sentir une fois la soleil levée. Bon, je vous rassure, elles ne sont sans doute pas toutes aussi frivole et décadente, mais celle qui vivent à Mass’Suna, elles, le sont en tout cas.
C’est pour cela qu’Okamy me fascine. Elle a l’aura et la prestance d’une reine. De sa démarche, à sa voix, et je mettrais ma main à couper qu’elle est issue d’une famille noble, voir même royale. Même si ce soir, elle m’a eu l’air de bien cacher son jeu.
Quand je suis entré dans l’auberge toute à l’heure, j’ai entraperçus des pointes de noire sur ses ailes. Je pense que la mage avait peur. Les séraphins sont un peu comme nous, la peur et la colère ternit leurs ailes comme nos flammes recouvrent nos mains ou nos bras. Mais la peur d’Okamy ce soir était profonde et sans doute enfouie dans les tréfonds de son âme depuis bien longtemps. Car je l’ai senti, sa peur. Je l’ai senti comme un courant d’air glacial qui me remonterait l’échine. Sa peur avait pris la forme d’une sombre et terrifiante aura qui l’avait recouvert et qui semblait ruisseler de son corps lui-même. Heureusement, cette aura s’était estompée en un instant, mais elle avait belle et bien était là, et j’en frissonne encore.
Je reste encore quelques minutes, là, devant l’escalier, à me poser des questions. Me demandant si je devais rendre compte à Lylhou de la situation, ou si je devais plutôt me taire. Après tout, j’étais là pour les protéger, pas pour insinuer la zizanie ou le doute.
Finalement, alors que je me demandais si Lylhou était toujours à table, à conter ses aventures extraordinaires, je me dirige vers la porte de l’établissement.
Il fait bon ce soir, malgré que nous soyons déjà fin Heyan’nir (l’équivalent de votre mois d’Août). Les terrasses des auberges sont pleines et les salles intérieures, elles, presque vides. Le Grand Arbre ne fait pas exception, et les seules personnes que j’ai croisées depuis que je suis entré pour voir Okamy sont les serveurs et les serveuses qui font des allers-retours, les bras chargés de plateau, de repas et de bouteille.
Lylhou est donc effectivement toujours attablé avec ses deux consœurs. Et vu le sourire qu’elle affiche, elle ne parait nullement presser d’en finir.
Alors que je m’écarte du chemin pour laisser entrer un couple de phénix, je remarque Arachis, dans l’ombre, sur le côté du bâtiment. Le félin de Vindikaëll n’est pas avec elle, et elle semble en colère. Son regard brillant est posé sur sa sœur et elle tapote ses pédipalpes d’impatience devant elle.
Je souris.
L’araignée tourne alors la tête vers moi et me foudroie du regard, effaçant immédiatement ma risette.
Les yeux ronds, je reste un instant à supporter son regard, mais je me dois de détourner les yeux. Cette satanée bestiole me fiche la frousse ! Elle est terrifiante. On l’a dirait même habitée par Dra’Kin en personne… Mais, à sa manière, elle aussi a quelque chose de fascinant. Elle dégage une telle aura d’autorité que j’ai, à chaque fois que je la vois, l’impression d’en ressentir son poids sur mes épaules. Son regard cruel semble cacher de sombre dessin, et je ne parle même pas de sa verve barbare… Je me demande comment Lylhou la supporte et même pourquoi elles sont liées…
Lorsque je relève la tête, Arachis a disparu. Je me sens soulagé. Cette araignée est tellement impressionnante…
Me sentant moins oppressé, je me mets à regarder le ciel en soupirant.
Les deux lunes jumelles sont hautes. Il commence à se faire tard, et je pense que je vais allez me coucher. Moi aussi j’ai besoin de repos.
J’entre dans l’auberge et me dirige alors dans ma nouvelle chambre d’un pas fatigué.
Chapitre XIII - Okamy
04/01/2016 13:42 par Lylhou
Mon cœur tambourine dans ma poitrine.
Ce n’est pas possible. Ils m’ont retrouvé ? Changer de nom ne suffit donc-t-il pas ? S’exiler ne suffit donc-t-il pas ? Une langue bien pendu à du me vendre à Mass’Kiria, je ne vois pas d’autre explication… Remarquez, ma tête doit maintenant valoir son pesant d’or à Pic-Neige. Ma fichue mère n’est pas du genre à lâcher l’affaire aussi facilement.
Je serre les dents et soupire.
Je n’ose pas regarder à nouveau à l’extérieur. Je reste dos au mur, attendant le moment fatidique où les soldats royaux entreront et me captureront… J’aurai tellement aimé disparaître dans les ombres. J’aurais tellement aimé ne plus avoir à fuir sans cesse.
Quatre ans.
Ils ne leurs aura fallu que quatre ans pour me retrouver, à l’autre bout du monde. Quatre ans où mon destin était entre mes mains et pas entre les siennes. Quatre ans de liberté… Quatre ans…
J’avais bien sur imaginé cette situation des milliers de fois dans ma tête, le soir, avant de m’endormir. Qu’allai-je faire ? Me battre ? Fuir ?
Aujourd’hui, le combat ne me fait pas peur, mais est-il possible que je le gagne ? Est-il possible de gagner contre elle ?
Je serre les dents. Je sens mes veines bouillir. De colère ou de peur ? Je ne sais pas, mais je sens son poids sur mon esprit. Elle enserre mon âme et la compresse, m’étreignant comme un prédateur qui vient de capturer sa proie. Une sombre aura se pose sur moi.
Je ferme les yeux, alors que je serre à rompre mon sceptre de mage de l’eau dans la main. Il faut que je me calme. Je ne dois pas basculer dans l’ombre !
La porte de l’auberge grince.
J’ouvre de grands yeux ronds en m’attendant au pire. Inconsciemment, je me mets en garde et brandis mon sceptre en direction de l’entrée.
Eridan entre. Il me dévisage une seconde et je me rends compte à cet instant que la pointe de mes ailes avaient commencé à virer à un noir d’encre.
Sans aucune hésitation, pourtant, le guerrier s’approche et se flanque devant moi.
- Vous n’avez plus rien à craindre, Okamy, fille d’Orimy, commence-t-il d’une voix douce qui m’apaise aussitôt. Ils sont partis.
Je ressens un immense soulagement à l’entente de sa voix. L’ombre sur mes épaules s’envole d’un coup et je retrouve immédiatement mon calme. Je le remercie d’un signe de tête, sans chercher à savoir comment il a deviné ce qu’il se passait.
- Loin de moi l’idée de vouloir paraître désagréable, mais pourquoi des soldats de la Reine de Pic-Neige sont-ils à votre recherche ?
Je serre les dents et baisse les yeux.
- C’est ma mère qui les envoie. Il y a quatre ans, j’ai quitté ma maison, changé de nom et fuis les Îles des Confins pour devenir aventurière et recommencer une nouvelle vie. Le destin que je me voulais n’était pas celui que ma mère m’avait prévu, et cela, elle ne l’accepta pas.
- Je vois… Sachez que pour ce soir, vous êtes à l’abri. Nous allons cependant échanger nos chambres pour la nuit. S’ils vous cherchent ici, c’est qu’ils doivent connaître votre nouveau nom, alors autant rester prudent.
- Merci Eridan… Merci du fond du cœur.
- Ne me remerciez pas, c’est normal. Vos ailes sont parfaitement blanches, vous ne pouvez donc pas être une personne malsaine ou mal intentionnée, aussi, je préfère, non, je me dois, de vous croire et de vous protéger. Après tout, je suis ici pour cela, non ?
Il me sourit tendrement et je comprends maintenant pourquoi Lylhou a un faible pour lui. Non content d’être charmant, Eridan a aussi un cœur aussi pur que généreux.
Il me tend les clés de sa chambre. Je les prends fébrilement et lui donne les miennes.
- Allez-vous reposer et dormez sur vos deux oreilles, reprend-il. Demain, le véritable voyage commencera et il ne sera pas de tout repos apparemment. Le Chemin Vert n’était qu’une promenade de santé à en écouter notre chère rôdeuse.
Je hoche la tête et le remercie encore une fois avant de monter les escaliers. Après un dernier regard en arrière au-dessus de mon épaule, où j’aperçois le phénix me regarder, j’entre dans sa chambre. Je referme la porte, la verrouille et m’adosse contre elle.
Je me laisse alors tomber sur les fesses et enserre, avec mes bras et mes ailes, mes jambes contre ma poitrine.
Et je me mets alors à pleurer. Incapable de retenir les larmes qui m’étaient montées aux yeux.
Finalement, je ne vaux peut-être pas mieux que ma mère.
Durant ces dix premiers jours de voyage, je n’ai jamais vraiment cherché à connaître Eridan. Je me suis contenté de ma politesse habituelle. Celle qui m’a était apprise durant ma noble adolescence. Toujours entouré de valets, de servants ; de diner mondain en repas diplomatique ; de bal costumé en soirée aristocratique interminable ; et d’avance de nobliaux deux fois plus âgé que moi en promesse de mariage… Ma jeunesse ne fut qu’échec et rejet sur échec et rejet. Et aujourd’hui, ma récompense et de me faire sauver la vie, en quelques sortes, par un homme dont je n’ai même pas pris la peine de connaître son histoire. Je ne sais rien de lui. De ses parents, de son passé, de son vécu… Rien. Malgré un trouble dans son cœur, il cache une grande bonté. Je devine que ce trouble est profond et noir, sans doute une expérience très douloureuse ou la perte brutale d’un proche, mais il n’efface pas sa gentillesse et sa bienveillance. Je comprends aussi ce soir pourquoi le Maître de Guilde des Aurores Éternelle nous l’a assigné. Lui aussi a dû percevoir tout cela.
Je suis désolé Eridan, mais j’étais tellement plus intéressé par la rôdeuse…
Lylhou…
Un sourire se dessine sur mes lèvres. Mes larmes ont arrêté de ruisseler le long de mes joues et je relève la tête pour porter mon regard sur les lunes qui brillent à travers la fenêtre face à moi.
Pourtant si simple, mais pourtant si jolie. Sous ses traits salis de rôdeuse se dissimule en fait un ange sous bien des aspects. Une fille gentille et déterminée. Une fille délicieusement timide. Une fille tout simplement belle. Bon, elle n’a pas le physique des plus grandes séraphins bien sûr, mais tout dans son être est simple et beau. Et c’est cette simplicité, cet amour qu’elle porte à la nature et à sa sœur qui la rend si rayonnante. Pas d’artifice. Elle n’en a pas besoin. Elle ne se cache pas derrière du rimmel, du mascara ou du fond de teint. Sa peau est parfois sale, juste lavé d’un coup d’eau, mais elle sent la mer. Toujours. Cette petite odeur iodée, reconnaissable entre toute.
Je bascule la tête en arrière, contre la porte.
En fait, je pense que, les yeux fermés, je pourrais la retrouver et poser mes lèvres au creux de son cou sans aucune difficulté. Cette idée me fait frémir.
Lylhou…
Si seulement j’étais comme toi.
Nous, les séraphins, nous avons la beauté et la majesté, c’est vrai. Mais est-ce vraiment suffisant ? Les membres de notre peuple ont belle et bien les traits anguleux, le visage fin et gracieux, le buste bien dessiné et les membres élancés. Mais nous sommes aussi hautains, fier et dédaigneux. Et tout cela pourquoi ? Parce que nous avons des ailes ? Mais, cela nous donne-t-il le droit de prendre tout le monde de haut ? Non, je ne le pense pas personnellement, mais c’est ce que la grande majorité de mon peuple, lui, pense.
Et c’est pourquoi, dans leur monde où seul compte le physique, la grâce et l’élégance, je ne me sentais pas à ma place. Dans leur monde dicté par les apparences et la défiance, je ne me sentais pas chez moi. Et dans ma famille où mon destin était déjà tout tracé, je ne me sentais pas libre…
C’est pour tout cela que je suis parti. Avec un simple baluchon sur le dos, j’ai traversé les Îles du Confins pour atterrir dans le Grand Désert. De là, j’ai changé de nom et rencontré des gens formidable qui ont appris à me connaître et qui me voyait telle que j’étais vraiment. Une fille curieuse et pleine de vie, mais avec des manières. J’ai rencontré les bédouins, les goliaths des sables et les montagnards de Haute-Brumes. J’ai traversé des déserts, des savanes et des montagnes. Et, de voyage en voyage, d’aventure en aventure, mon cœur s’est enrichi de toutes les merveilles du monde qui passaient devant mes yeux. Je me suis affirmé en tant que femme et en tant qu’aventurière, et grâce à mes expériences et mes péripéties, je suis également devenue plus forte et ais grandement développé mes compétences de mage.
Finalement, j’ai finis par arrivé à Mass’Kiria après trois ans de voyage. Ayant envie de me poser, et me pensant surtout assez loin de mes parents, j’ai rejoint la guilde des Poussières d’Etoiles où j’ai mis à profit mes capacités.
Je suis fier de mon parcours. Rien ne pourra m’ôter cela. Ma vie est mon choix, et ce choix est ma vie. Personne ne me dictera à nouveau ce que je dois faire ou ne pas faire.
D’un regard digne et noble, je regarde à nouveau les lunes par la fenêtre. Elles sont hautes et il doit se faire tard maintenant…
Je me lève alors et me couche dans le lit, m’enroule dans les draps et ferme les yeux.
Ma dernière pensée de cette soirée mouvementée va à la rôdeuse. Et cette dernière pensée me fait sourire.
Chapitre XII - Eridan
29/12/2015 14:43 par Lylhou
Le repas commençait à se faire long, mais je buvais les paroles des trois ondines comme un enfant qui écoute les contes de fée de sa mère ou les histoires extraordinaires que les bardes chantent dans les auberges. Ces trois femmes de l’Eau sont remarquables, bien que Lylhou soit quand même au-dessus du lot. La rôdeuse des Aurores connaissait tellement de choses… Les Grottes de Kalt’, les tribus de Bébouins, le Grand Désert, les Ruines de Kraz, de Mork et de Gork, les Enfants Perdus de Nap’Perte, le Glacier de Blanche, les Royaumes Souterrains… Elle semblait avoir visité le monde entier. Ses yeux pétillaient à chacune des anecdotes qu’elles échangeaient avec ses cousines de l’Eau, visiblement ravi, mais elle parlait tellement que son assiette ne se vider pas. Pourtant, la bavette de taureau était exquise et fondait en bouche.
Mon regard se pose sur la mage séraphin.
Plutôt discrète, elle ne pris la parole que très rarement et très souvent pour répondre courtoisement à l’une des deux Guerrières. Je la sens plutôt sur la défensive ce soir. Difficile de lire sur son visage d’ange ses émotions, mais je pense qu’elle veut laisser Lylhou profiter de sa soirée avec ses consœurs. Les ondines sont très rare maintenant, aussi, il est normal que notre rôdeuse soit si excitée par cette rencontre.
Mon regard se pose ensuite sur les deux guerrières.
Leurs réputations les précèdent, et de loin. Elles aussi ont voyagé de par le monde et je pense qu’elles n’ont rien à envier à Lylhou. Je ne les avais jamais vus auparavant, mais j’ai eu vent de nombreux exploits dont elles peuvent être fières. Sans compter qu’elles sont très mignonnes, comme la plupart des ondines que j’ai rencontrées jusqu’à présent d’ailleurs.
Ah mais attendez… Lylhou est la première ondine que j’ai rencontrée… Et quelle rencontre…
Bon, je l’avoue, je n’ai pas était très fair-play ce soir-là, aux thermes. Mais je n’aurais pas pu l’aborder autrement de toute façon. Elle était trop belle. Impossible de rester serein et calme face à elle… Je me sentais littéralement fondre. Non pas que Lylhou soit la plus belle femme sur terre car, pour être franc, Okamy la surclasse sur tous les fronts, comme la grande majorité des femmes oiseaux d’ailleurs. Elles n’ont pas leur pareil niveau beauté et charisme. Mais la rôdeuse dégage autre chose que la beauté pure, mais je ne saurais comment l’expliquer.
Bref, voilà, maintenant, avec le recul, je m’en voulais d’avoir agi comme cela aux thermes. Je l’ai totalement prise au dépourvu, et c’était loin d’être mon intention première. Bon, au final, comme je n’ai pas le droit de m’approcher d’elle, ce n’est peut-être pas plus mal comme cela.
Je soupire et serre les dents, plongeant mon regard dans mon assiette, maintenant vide.
Mon destin n’est pas d’être avec elle, même si j’en crève d’envie. Lylhou est une perle que je ne pourrai avoir. Un trésor défendu. Mais je n’oublie pas mon rôle. Je suis là pour la protéger. Vindikaëll compte sur moi. Elle compte sur moi… Je ne peux pas la décevoir, je n’en ai pas le droit ! Et je n’échouerai pas !
Alors que j’entame mon désert qui vient de m’être servie, une tarte aux pommes et aux prunes légèrement caramélisée, j’aperçois Okamy qui semble angoissée sur sa chaise. Elle balaye la foule de ses yeux perçant, comme si elle s’attendait au pire. Un instant plus tard, elle se lève précipitamment, salue la tablée courtoisement et se dirige à grande enjambé dans la taverne. Les ondines, visiblement absorbées par leurs propres histoires, ne relèvent même pas la tête en la saluant.
Étonné, je reste quelques minutes à regarder autour de moi et hormis un groupe de fantassins séraphins, visiblement originaire du royaume de Pic-Neige si j’en crois leur héraldique, rien ne me parait très suspect. Les trois individus semblent, eux, par contre, à la recherche de quelqu’un. D’un regard fureteur, ils sondent toutes les tables et tous les passants qu’ils croisent.
Mon regard se pose alors machinalement vers la taverne et j’entraperçois, l’espace d’une seconde, le visage d’Okamy qui épie la rue derrière une fenêtre.
Mon sang ne fait qu’un tour.
Non… C’est Okamy qu’ils cherchent !
Je reste stoïque sur ma chaise et termine de manger le plus naturellement du monde, bien que mon regard ne décroche pas des séraphins qui maintenant s’éloignent. Apparemment, ils ne l’ont pas vu. Tant mieux.
- Le repas fut un réel plaisir, Mesdames. Je vais vous laisser entre-femmes et m’en allez me coucher. Bonne soirée.
Je me lève de table et me dirige à mon tour vers l’auberge. Lylhou et ses nouvelles amies me saluent d’un signe de tête et replongent dans leurs aventures.
Lorsque j’entre, je trouve Okamy, contre le mur, essoufflé et visiblement en proie à une certaine panique.
Encyclopédie des Savoirs Anciens : Cyrène, le joyau disparu des ondines
29/12/2015 14:41 par Lylhou
Cyrène fut le premier bastion ondines bâti sur Ny’ar. Il servit de base d’opérations pour coloniser tout le reste de la Vallée Bleue des siècles durant.
La Vallée Bleue était à cette époque une étendue de terre « aux larges rivières de sel coulant paisiblement à travers des plaines sans fin », selon le barde Sopra. Région située sous le niveau de la mer, elle était protégée de l’océan par la chaine de montagnes des Mâchoires de Fer, qui tenaient son nom à cause des immenses mines qui s’y trouvaient. La vallée était flanquée entre les Pics Déchiquetées, à l’ouest, et les Collines Bleues, à l’est ; et s’arrêtait aux pieds des Montagnes aux Dragons, dans un grand lac de sel aux couleurs d’argent.
Les ondines arrivèrent dans la Vallée Bleue dans les années 1200. Elles y érigèrent le port de Cyrène à cheval sur les Mâchoires de Fer, qui baignait dans l’océan, et dans la vallée en elle-même, une centaine de mètres en contre-bas du niveau de la mer. Les deux parties de la ville étaient reliées entre elles par un gigantesque système d’écluse, qui permettait de descendre ou de monter des bateaux en une journée à peine. Les techniques de construction des ondines d’antan dépassaient largement les plus beaux ouvrages goliaths ou phénix actuels, si bien qu’on raconte que ce savoir de construction était directement hérité des myrmes. Cyrène fut longtemps considéré comme le plus grand joyau architectural de Ny’ar.
Rapidement, la cité magnifique devient l’une des plus grandes villes du continent, surpassant largement les cités phénix qui n’étaient, à cette époque, que l’ombre de ce qu’elles sont aujourd’hui. Le port de Cyrène pouvait accueillir des milliers de navires, et chaque jour, des centaines d’entre eux descendaient les écluses pour remonter le Fleuve d’Argent et approvisionner tous les villes de la vallée.
Malheureusement, Cyrène disparut dans les flots durant la Chute, entrainant avec elle, la disparition des ondines de la Vallée Bleue. Les ruines de Cyrène sont encore visibles à certains endroits, sur des petites îles rocheuses et dénuées d’herbe qui sont les restes de la Mâchoire de Fer. Quelques aventuriers affirment que l’on peut encore voir les traces de dents de Ka’Mo sur la roche et nombre d’ondines y font le voyage au moins une fois dans leur vie.
Par sieur Daraiden, Maître du Savoir de Mass’Hillia
Encyclopédie des Savoirs Anciens : La Chute, l'extinction des Ondines
29/12/2015 14:40 par Lylhou
Lorsque les Esprits Primordiaux donnèrent naissance aux humains, au début de l’Ère des Hommes, les ondines reçurent comme territoire la fabuleuse île d’Atlan’Kas : une île merveilleuse au large de Ny’ar.
Les ondines y prospérèrent pendant plusieurs siècles, à l’abri de tout. Leurs cités de verres et de bois, aux colonnes de marbre sculptés, étaient grandes et magnifiques. Leurs ports, gigantesques, accueillaient des armadas de bateaux. Les ondines développèrent rapidement leur compétence innée de navigatrice, si bien qu’elles s’aventurèrent bientôt au-delà de l’horizon, avec une soif de conquête et d’exploration sans limite. Partant tantôt vers l’Ouest, tantôt vers l’Est, elles finirent par découvrir de nouveaux continents, des archipels gigantesques et des îles gelées aux confins du monde.
Ny’ar était l’un de ses continents. Elles y posèrent donc pieds à terre vers 1 200 environ, et elles érigèrent rapidement leur premier bastion : Cyrène, dans la Vallée Bleue, entre les Collines du même nom et les Pics Déchiquetés, à l’est de ce grand continent. Au gré de leurs explorations sur ses terres, elles rencontrèrent bientôt les phénix, qui commençaient leurs expansions à partir du Grand Désert, au sud-est ; et les goliaths, qui descendaient des montagnes du Nord. Bientôt, elles développèrent avec eux un commerce prospère et florissant.
Les années passant, le bastion de Cyrène se transforma peu à peu en métropole marchande, véritable joyaux architectural aussi grand que pourrait l’être Mass’Hillia aujourd’hui. Les ondines érigèrent ensuite plusieurs forteresses et cités le long du long Fleuve d’Argent pour étendre leurs influences et leurs puissances sur le continent. Elles remontèrent ainsi dans la Vallée Bleue et elles repoussèrent les korks qui y avaient élus domicile à la fin de la Guerre des Esprits. Ces derniers furent chassés dans les Pics Déchiquetés et disparurent des siècles durant, caché dans les cavernes et les ravins de cette contrée sauvage.
C’est seulement en 1542, que les korks refirent surfaces. Ils se rassemblèrent en une vaste légion, la plus grande jamais vu et ils rasèrent toutes les cités ondines dans la Vallée Bleue en quelques mois de campagnes à peine. Les humaines de l’Eau subirent de très lourdes pertes. Alors que l’armée des korks se dispersa pour aller conquérir les royaumes goliaths du nord, les ondines purent se regrouper et se réorganiser à Cyrène. Durant plusieurs années, elles résistèrent au siège que les korks avaient établi.
Grâce aux opérations d’infiltration, de sabotage et d’assassinat qu’elles menaient, les soldats ondines commencèrent à affaiblir sérieusement les troupes korks, qui perdirent peu à peu leur discipline et leur pugnacité. Mais alors que la balance semblait s’inverser, leur déclin fut scellé sur un front qu’elles pensaient dominer : la mer.
En effet, grâce à de sombres incantations et à l’aide inattendu de Dra’Kin, le Seigneur de l’Effroi, les korks avaient réussi à corrompre Ka’Mo, la Mâchoire aux Mille-et-Une Dents, frère de Kaa. Ils l’avaient rallié sous leur giron, attisant sa colère et sa haine si longtemps refouler. Ka’Mo fut ensuite lâché dans la bataille.
Ivre de vengeance et de sang, le Requin Démon avala les flottes de guerre et les navires qui approvisionnaient Cyrène en vivre et en armes. L’Esprit des Eaux corrompu s’attaqua ensuite à la cité en elle-même et l’engloutit en créant une immense brèche. Cette brèche dans la montagne créa une immense faille dans laquelle l’océan s’engouffra et engloutit la Vallée Bleue. Les korks assiégeant furent noyés et balayés mais la vallée disparu de la surface de Ny’ar sous des kilomètres d’eau. Aujourd’hui maudite et appelé la Mer Bleue, cette région et maintenant connu pour les chants des sirènes qui la hantent.
Malgré le chaos qu’il laissa derrière lui, Ka’Mo ne s’arrêta pas là. N’ayant aucun adversaire à sa mesure, il alla directement vers Atlan’Kas pour détruire les Femmes des Eaux. On raconte alors que la reine des ondines elle-même aurait combattu le monstre, avec l’aide du Vieux Kaa, et l’aurait finalement vaincu. Cependant, les tourbillons et les tsunamis engendrés par le chaos de la bataille aurait engloutit l’île dans les entrailles de la mer, sonnant ainsi le glas des ondines.
Ainsi furent-elles exterminées en 1564.
Les descendants des survivantes de ces humaines majestueuses demeurent depuis lors dans des villages côtiers ou fluviaux, où elles vivent principalement de la pèche et de l’aquaculture. Une destinée bien triste par rapport à leurs ancêtres, mais dans leurs cœur, toutes attendent avec impatience le retour de leur reine qui sortira leur empire des eaux et lui redonnera sa splendeur d’antan.
Par sieur Daraiden, Maître du Savoir de Mass’Hillia
